. Polynesia .


TE TERE O TE TUPUNA

Le voyage des Anciens



Les grandes dates des migrations et du peuplement du triangle polynésien

Les sommets : Hawaï, l'île de Pâques, la Nouvelle Zélande
Au centre la Polynésie française et Tahiti




mercredi 24 février 2010



Un extrait de Polynesia
Un conte à la manière des anciennes légendes polynésiennes

Un jour, une nuit, quand son regard fut attiré par la lune, Ta’aroa vit un singulier chemin lumineux dans le ciel. Un alignement d’étoiles lui montrait la route. C’est le moment, pensa le pêcheur. Il savait bien que cet instant arriverait, car le peuple des ti’i lui avait dit qu’il devrait partir vers Te Hitia-o-te-Rä , un jour ou l’autre, pour la route, la grande route, avec tous les siens, vers l’endroit où le soleil naît chaque jour de l’onde océane.
Il réunit donc sa famille, sa femme et ses enfants, mais aussi leurs grands-parents et les cousins, et aussi les enfants de certains de ses enfants, et bien d’autres encore. Ils embarquèrent tous sur la grande pirogue de voyage. La grande pirogue sacrée. Tout était prêt. Ils n’oublièrent rien. Ni les poules, ni les cochons, ni les plus beaux oiseaux, ni les plumes pour les parures, ni la réserve de noix de coco, ni les feuilles de pandanus pour réparer les voiles, ni les cordes, ni un grand bac de sable dans lequel ils conserveraient des cendres incandescentes pour faire le feu, ni les tubes de bambou pour conserver l’eau de pluie, ni les to’ere, les flûtes nasales et les tambours, ni les couronnes de fleurs ou les colliers de coquillages, et bien des choses encore. Ils emportèrent aussi des plantes en pots, et des fleurs, et des semences, mais aussi les hameçons d’os, de nacre et de bois et tout le matériel de pêche. Et leurs outils, les herminettes de pierre, et quelques armes, pour faire peur, on ne sait jamais.
Rien, ils n’oublièrent rien. Le Toa Marama pouvait enfin prendre le large.

Les ti’i firent au pêcheur un cadeau étrange : des graines. Des graines d’une couleur qu’il n’avait jamais vue, des graines lumineuses. Il pensa un instant que c’était peut-être des étoiles ? Car il n’avait jamais tenu d’étoiles dans ses mains, mais elles avaient cependant la forme de graines. Simplement, on aurait dit qu’à l’intérieur il y avait un feu aux reflets bleus. De petites étoiles, sans doute, pensa-t-il. Le grand ti’i, celui dont on savait bien qu’il était le chef de tous les ti’i, car il était vraiment très très grand, lui dit : « Quand le jour sera venu, après des lunes et des lunes, quand tu verras la fin du chemin dans les étoiles, alors tu penseras aux graines, elles seules te montreront la route. »

Ta’aroa se dit que ces graines devaient avoir des pouvoirs magiques, qu’elles étaient donc très précieuses, aussi il les mit dans son pü, la plus belle conque marine qu’il possédait, et il attacha celle-ci à sa ceinture et plus jamais il ne s’en sépara.

Le pêcheur et toute sa famille, avec les poules et les cochons et tout le reste, se retrouvèrent sur la grande pirogue. Pendant des jours et des jours, pendant des années et des années, sur le grand Océan, ils suivirent la route.

Tout en voguant sur les flots, ils rencontrèrent d’autres pays. Ils étaient tous vierges et inhabités. Aussi, à chaque fois, Ta’aroa laissa sur les îles au moins un homme et une femme, un coq et une poule, et ainsi de suite. Comme ils étaient partis vraiment très nombreux, comme le Toa Marama était vraiment un grand vaisseau, il semblait au pêcheur qu’ils pouvaient continuer encore, puisque le chemin dans les étoiles paraissait sans fin et qu’il lui indiquait toujours la route de Te Hitia-o-te-Rä, vers le soleil levant.

Un jour, pourtant, Ta’aroa remarqua que le chemin des étoiles avait bien une fin et que celle-ci se précisait de nuit en nuit. Il en fut très heureux, mais un trouble le saisit quand il se rendit compte qu’aucune terre ne se profilait à l’horizon. Comme il était le chef de la pirogue, il n’en dit rien à son peuple, de peur de l’affoler inutilement. Il pensa pendant quelques jours que les ti’i les mettaient à l’épreuve. Mais, quand certains des enfants moururent parce qu’ils n’en pouvaient plus, il en fut encore plus accablé et se dit que les graines pouvaient peut-être servir.

Alors, il détacha son pü de sa ceinture et versa l’ensemble des graines dans une de ses mains. Elles étaient toujours aussi belles. Elles n’étaient pas toutes de taille identique, mais étaient fascinantes. Il se demandait toujours s’il s’agissait de petites étoiles ou de simples graines extraordinairement lumineuses. Il ne savait pas ce qu’il devait faire de ces étoiles graines, le chef des ti’i ne le lui avait pas dit.

Il décida de réunir l’ensemble de son peuple, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux. Il leur montra les étoiles graines et ils furent émerveillés. Mais quand il leur déclara que les ti’i ne lui avaient pas dit ce qu’il devait en faire, ils furent tous atterrés. Alors qu’ils étaient très sceptiques sur la marche à suivre, une toute petite fille du nom de Vahine fit une remarque toute simple : « Les graines, je sais ce qu’il faut en faire, il faut les semer ! »
Certains sourirent, d’autres firent quelques plaisanteries innocentes, mais des plaisanteries quand même, se dit la petite fille, et ils se mirent tous à parler en même temps. Mais le pêcheur les arrêta d’un large geste et ils se turent. Il dit : « Vahine a raison. Nous devons semer les graines, mais les semer dans la mer ! »
Ils restèrent un instant interdits. Alors, Ta’aroa leur montra les graines dans sa main ouverte et ajouta : « Les graines sont bleues, elles doivent être semées dans le bleu de la mer ! »
Tous ensemble, ils firent un ô ô ô très prolongé pour montrer que la remarque de Vahine était juste. Et elle en fut très heureuse.

Ta’aroa se rendit à l’avant du Toa Marama. Conscient de la gravité de l’instant, il prit une première graine, la montra à son peuple, puis la lança vers le large, vers le nord.
Ainsi naquit Bora Bora, la première-née ! Puis il prit une autre graine, et la lança très loin vers l’est.
Ainsi naquirent Raiatea la précieuse et Tahaa la secrète, dans un même lagon car il n’avait pas vu qu’il avait pris deux graines collées l’une à l’autre !
Il allait prendre une quatrième graine, mais il la fit tomber sur le bateau ! Alors Vahine, qui était restée près du pêcheur, ramassa la graine et la lança dans les flots !
C’est ainsi que naquit Huahine, l’île Vahine, l’île femme.

Quand le pêcheur comprit que ces graines étaient en fait des graines d’îles, il pensa qu’il devait aller un peu plus loin. Il se dit avec juste raison que ce serait bien d’avoir deux archipels plutôt qu’un seul ! Il remit donc les deux qui restaient dans la conque marine.

Ils voguèrent encore un peu plus vers l’est, et quand ils perdirent de vue Huahine, le pêcheur reprit les deux dernières.
Il en lança une le plus loin qu’il put.
C’est ainsi que naquit Moorea.

Alors, il se rendit compte que la dernière graine était vraiment bien plus grosse que les autres. C’est pour cela qu’elle était la dernière ! Elle était restée coincée au fond de la conque. Comme elle était vraiment énorme, il eut du mal à la lancer plus loin que Moorea.
C’est ainsi que naquit Tahiti, plus grande que Moorea par la taille, mais petite soeur par l’âge.

Comme il pensait que la conque marine était maintenant devenue un objet sacré, il décida qu’elle devait retourner au fond de l’Océan pour ne pas offenser les ti’i qui aiment bien que les choses restent là où elles doivent être. Aussi, il la jeta dans le grand moana, comme les graines.

Mais il n’avait pas vu que de toutes petites graines minuscules étaient restées collées au fond du coquillage. Quand elles se répandirent dans l’eau, au gré de la fantaisie des vents et des courants, et probablement avec l’aide des ti’i, elles formèrent de plus petites îles, et c’est ainsi que toutes les îles Sous-le-Vent et toutes les îles du Vent virent le jour, grâce aux graines de Ta’aroa et un peu grâce à Vahine !

Par la suite, ils visitèrent toutes ces îles et les habitèrent.
Les descendants des descendants de Ta’aroa découvrirent un jour, beaucoup plus tard, que l’une des petites graines qui était restée dans la conque marine avait prodigieusement dérivé vers le soleil levant et était devenue la grande île la plus à l’est, celle « dont le nom est comme la pale des rames polynésiennes », Rapa Nui !
Pour honorer leurs ancêtres qui avaient si longtemps vogué sous le chemin d’étoiles, ils érigèrent sur ce pays perdu au milieu de l’Océan de grands personnages à leur image qui, regardant l’horizon des cieux et non celui de la mer, resteraient, de siècle en siècle, les témoins éternels de la route.

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